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Le sionisme des Juifs de Bukhara

Par Sacha Bergheim

Pour © 2010 contrecourant © 2010 aschkel.info – © 2010 lessakele

 

Une communauté d’exception

La tradition fait remonter l’origine des juifs de Bukhara aux Tribus de Naphtali et d’Issachar exilées durant la captivité en Assyrie à partir du 7e siècle avant JC. Une seconde vague de Juifs descendant aux mêmes des exilés en Babylonie aurait rejoint l’Asie centrale autour des 5-6e siècles av. JC.

On considère que les Juifs de Bukhara (בוכרים‎ – یهودی بخارایی – яҳудиёни бухороӣ / ya’hudioni by’horoï – Бухарские евреи) ont généralement vécu en marge du reste du monde juif pendant plus de deux millénaires et ont maintenu et préservé leur héritage juif, développant une culture propre avec l’influence des cultures environnantes de l’Asie Centrale. D’autres Juifs se sont toutefois joints ultérieurement à la communauté d’Asie centrale (Juifs de Perse, du Moyen-Orient suivant la route de la Soie). L’histoire des Juifs de Bukhara se sépare de la communauté iranophone de Perse à la suite de la prise de pouvoir des chiites Safévides au 16e siècle qui entrent en conflit avec les Emirs d’Asie Centrale d’obédience sunnite.

Les Juifs bukhariotes ont vécu tant dans le ghetto de la ville de Bukhara qu’à Merv, Khokand (Mayda Milat, Hact Kopruk), Samarkand, Penjikent, Marghelan, Dushanbe, Toshkent (quartier d’Okchi, Tsigatay, Khoji mailk), Andijan, Namangan, Sharisabz, Khojent, Kerki, Tchimkent, Ghambul. mais aussi jusqu’à Peshawar en région pathane. Ils parlent le Bu’hori (بخاری – бухорӣ – בוכארי), un dialecte perse proche du tajik avec l’influence de l’hébreu (et aussi du russe à partir du 19e siècle).

 

Être Juif dans l’Emirat de Bukhara : la survie culturelle sous la dhimmitude

A Bukhara, le quartier juif se divise en trois portions nommés Ma’halla-i-kohme (le vieux quartier), Ma’halla-i-now (le nouveau quartier) construit dans la première moitié du 19e et Amirabad qui est son prolongement spatial.

La discrimination subie par les Juifs de Bukhara était celle des dhimmi, soumis à des règlements discriminatoires, cantonnés au commerce (chapelier, cordonnier, cardeur, tailleur) ou à l’orfèvre où ils excellaient, cultivant très rarement coton ou tabac, exerçant parfois le métier de teinturier ou de pharmacien.

Ils étaient obligés de payer des taxes exorbitantes dont la jizya (capitation pour obtenir le droit de rester en vie en tant que Juif) et le kharraj (impôt foncier pour éviter que les Juifs ne possède de terres), et contraints à porter des vêtements noirs distinctifs des Musulmans.

Les hommes juifs ne devaient jamais se tenir à égalité face à un Musulman et marchait toujours à pied en ville et sur un âne lors des voyage. Interdiction d’avoir une monture comme un cheval. Interdits de déplacement avant et après le coucher du soleil, ils demeuraient en ghetto (Ma’hallai Ya’hudion, sh’hunat habu’harim, quartier juif), par ordre de l’émir et pour éviter les déchaînements réguliers de la foule. Les femmes juives qui quittaient leurs maisons devaient se vêtir comme les Musulmanes de crainte d’être enlevée.

Le témoignage d’un Juif n’était pas admis devant un tribunal musulman, même s’il défendait un Musulman.

Le statut de dhimmi, hérité de la sharia, associé à l’adat, la loi coutumière, impliquait une organisation communautaire spécifique. Le nassi (kaluntar en judéo-tajik) est élu parmi les parnassim et confirmé par l’émir dans sa fonction. Assisté de deux aqsaqal (« barbe blanche » en uzbek) ils ont parfois assumé les fonctions de dayan et de rabbi. La jizya était régie par des contrôleurs, appelés kaluntarjizya, et s’appliquait à tout juif ayant fait sa bar mitsva, tous les trimestres en présence du premier ministre (le kuchbegi), et chaque Juif recevait deux gifles après le versement de la jizya en signe d’humiliation. Il était interdit d’acheter une maison, même du quartier juif, si elle appartenait à un musulman. À quelques exceptions près, il leur était interdit également d’acheter des propriétés, vergers, champs de coton, les terres arables étant réservées aux Musulmans. Les maisons juives devaient être signalées par un chiffon, l’entrée ne devait pas porter de mezouza, et le seuil était plus bas que celui des maisons musulmanes pour que le Juif se courbe en entrant chez lui et garde en mémoire sa condition précaire.

À la différence d’autres régions du monde musulman, les Juifs de Bukhara n’y pratiquait pas l’usure, cette pratique étant réservée aux changeurs afghans ou hindous. Exceptionnellement, les Juifs ont eu droit de rénover la seule synagogue de la ville en 1840 mais il a fallu attendre l’occupation russe pour qu’une seconde de plus petite taille soit autorisée. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’une troisième synagogue sera construit. En réalité, les familles aisées disposaient d’une pièce réservées aux offices. Comme sous l’Ancien Régime en Europe, tant que l’émirat n’était pas abolie (il faut attendre 1920 par l’Armée rouge), le droit musulman prédomine et la juridiction islamique prend souvent le pas sur la halakhah dans des questions d’héritage

Les crypto-Juifs contraints à la conversion étaient appelés chela ou jedidiet formaient une communauté séparée. Il est intéressant que ces convertis de force revinrent souvent vers le judaïsme lorsqu’à l’arrivée des Russes ils purent quitter Bukhara vers le Turkestan, alors même que l’administration continuait à les considérer comme musulmans.

Entre le début du 20e siècle on recensait 8 000 Juifs au Turkestan, et 14 500 en 1908, mais les critères sont variés (langue, religion) et empêchent de disposer de statistiques précis. En 1926, seul la capacité à parler en judéo-tajik sera prise en compte : 18 000 Juifs seront recensés dont moins de 400 en zone rurale.

 

Synagogue de Samarcande

Khalats de Boukhara, broderies dorées à motifs juifs sur velours bleu

La séphardisation et la sionisme des Juifs de Bukhara

L’histoire contemporaire de la communauté de Bukhara commence avec l’arrivée à Bukhara en 1793 de Rabbi Yossef Maimon, originaire de Tetouan.

Cet éminent kabbaliste, qui vivait à Safed, est envoyé comme émissaire religieux dans le but de revitaliser la communauté éloignée des principaux centres religieux.

À la différence des autres chlikhim, il décida de s’établir et de soutenir les juifs de Bukhara qui d’après les témoignages, ne disposaient plus que des trois premiers livres de la Bible, ne fêtaient plus véritablement shabbat et pratiquaient une cacherout incomplète.

Il devient leur leader spirituel jusqu’à son décès en 1823 (à Jérusalem), se chargeant de l’éducation juive et faisant revivre l’observance religieuse que les persécutions, la pauvreté et l’isolement avait amoindrie. La tradition persane jusqu’alors utilisée et remplacée par le minhag sépharade et des Juifs orientaux commencent à rejoindre Bukhara.

Maimon fonde par ailleurs Hibbat Tsion pour encourager le pélerinage en Israel.

En 1802 il entame un échange épistolaire avec la communauté juive de Shklov en Lituanie, en vue d’obtenir les objets de culte qui manquaient.

L’arrivée des Juifs de Bukhara en Erets précède le sionisme politique

Les premiers Juifs bukhariots à s’installer en Erets Israel arrivent dès 1827. Le renouveau spirituel juif de la communauté d’Asie Centrale, associé à la séphardisation de son rituel, s’illustre par l’aliyah qui prend son essor en dehors de toute considération politique.

La réactivation de la communauté de Bukhara s’opère précisément à la suite du soutien des Juifs de Palestine. Les contacts vont se faire de plus en plus nombreux (émissaires religieux, commerçants, voyageurs) et donnent au retour à Sion une aura qui persuade beaucoup à partir. Le mode initial est le pèlerinage, qui va être petit à petit supplanter par l’installation en Terre Sainte à mesure qu’une communauté bukhariote se constitue à Jérusalem.

L’annexion russe et les bouleversements sociaux pour la communauté juive

L’annexion par l’Empire russe du Turkestan accélère le phénomène. À partir de 1833, les Juifs de Bukhara ont l’autorisation de commecer en Russie, et dès 1844, de participer aux foires de Nizhni Novgorod ou Irkoutsk. Les Russes occupent Toshkent, le Ferghana et les vallées de l’Amou-Darya et du Syr-Darya en 1868. Mais la situation restent identiques puisque l’Emir de Bukhara accepte le protectorat de l’Empire tsariste. Les Juifs de Bukhara restent ainsi sous le joug de l’émir, subissant extorsions et persécutions, suscitant un départ de nombreuses familles vers d’autres villes comme Samarkand.

La période coloniale russe se caractérise par un statut juridique à trois niveaux pour les Juifs bukhariotes : la juridiction juive, la juridiction musulmane édictée dans les qazikhan (tribunaux islamiques), la juridiction russe puis soviétique qui ne parvint pas à supplanter la loi islamique et coutumière.

En 1888, les Russes décrètent l’expulsion des Juifs de la région de Transcaspienne, qu’ils n’appliqueront pas, et au même moment, décident que les Juifs natifs se verraient autorisés à pratiquer librement le judaïsme, faire des études si bien que de nombreux Juifs devinrent musiciens, artistes, hommes d’affaire, juristes… tandis que les Juifs arrivés après l’annexion russe devenaient des « Juifs étrangers » qui étaient contraints à s’installer à Osh, Kata Qurghan ou Petro-Alexandrovsk dans les cinq ans (le délai sera repoussé à 1910 suite au demande du Rav Shlomo Tajjer, subissant des lois restrictives antijuives.

Le pouvoir russe (infidèle) devenait de plus en plus impopulaire et dans la dernière décennie du 19e siècle, les autorités militaires se décidèrent à durcir les politiques à l’égard des Juifs, alors qu’ils les avaient relativement favorisés afin de trouver des relais. Pour atténuer l’animosité des Musulmans, l’idée d’un « pouvoir juif » est lancé. La presse musulmane naissante se fait alors le relais d’attaques contre les juifs et les arméniens dont la russicisation, l’abandon des vêtements traditionnels (imposés par le statut de dhimmi) illustraient la perte de souveraineté musulmane. Cet antisémitisme sera particulièrement virulent envers les Juifs forcés de s’installer à partir de 1926 dans les kholkhozes (en 1932, 3500 Juifs y résidaient, soit moins de 6%). Ces expériences de coopératives juives firent l’objet d’une hostilité des ruraux musulmans (quand bien même les terres étaient de qualité inférieure à celles des coopératives musulmanes) et furent abandonnées au cours des années 1930/

De nombreux juifs ashkénazes arrivent en Asie Centrale à la suite de la construction de la ligne de chemin de fer transcaspienne (1880-1905), fuyant les pogroms et l’antisémitisme. En 1911, le Général Samsanov ordonne à tous les Juifs du Turkestan de retourner au sein de l’émirat de Bukhara.

 

La ligne transcaspienne : symbole du retour vers Sion

La ligne transcaspienne de chemin de fer réservait par ailleurs des wagons spéciaux à destination des pèlerins juifs et musulmans en route pour Jérusalem ou la Mecque. Au lieu de passer par Meched (donc la communauté avait été anéantie par le pouvoir perse) ou Balkh avant de rejoindre Baghdad, le retour passait par le désert du Karakum, la Caspienne, l’arrivée à Bakou et la traversée du Caucase jusqu’à Batumi où commençait le périple par mer jusqu’à Acre ou Jaffa en passant par Constantinople et Izmir. Le voyage était autorisé par les autorités turques pour 3 mois. Ce sera le même trajet de l’émigration officielle après la Révolution russe, tandis que l’émigration clandestine optait pour le trajet le plus dangereux via l’Afghanistan ou la Perse.

L’arrivée de la colonisation russe a eu pour effet la modification de la structure sociale et l’apparition d’une classe aisée, liée aux russes et aux arméniens, et un appauvrissement des artisans juifs qui échappent à l’emprise de l’émir en fuyant vers le Turkestan russe en dehors de l’émirat (qui subsistait comme protectorat). Les familles riches comme les Vodiayev profitent alors pour faire venir des professeurs d’hébreu venus directement de Jérusalem.

 

De l’Asie Centrale à Jérusalem

Le sionisme des Juifs de Bukhara est avant tout religieux, émotionnel, avec une forte connotation messianique et affective et ne provient ni d’une réaction à l’assimilation (restaurer une identité collective juive) ni d’une défense contre l’antisémitisme ethno-biologique (disposer d’un pays refuge). Les aspirations communautaires, même des familles tournées vers la modernité, restaient orientées par les liens avec le Terre d’Israel, la préservation de l’héritage judéo-persan, et l’accomplissement de l’aliyah comme devoir religieux.

En 1890, Simon Khakham arrive à l’âge de 47 ans en Erets et fonde une maison d’édition judéo-persane. Traducteur du Pentateuque en judéo-tajik, traducteur de Ahavat Tsion, le roman en hébreu de Abraham Mapu diffusé à partir de 1908 au Turkestan, il contribue, avec l’appui de Shlomo Babajn Pinchasov, à la revitalisation de la culture juive bukhariote, en publiant plus de 200 volumes religieux et profanes.

Vers 1868 arrivent les premiers olim à Jérusalem et ils établissent dès 1889, soit 6 ans avant la publication par Herzl de l’Etat des Juifs, d’une « Société des Amants de Tsion » afin d’organiser l’aliyah des Juifs iranophones.

Le quartier des Bukharim (Rehovot ou Sh’hunat haBu’harim) de Jérusalem (fondé en dehors des murailles dans un lieu insalubre acquis à prix d’or auprès des autorités musulmanes) est alors fondé grâce aux efforts de l’élite religieuse et intellectuelle des Juifs bukhariotes. Six ans plus tard, il y avait 175 maisons, soit un peu moins de 200 familles.

La disposition des maisons est révélatrice de la situation de l’époque : les demeures étaient en effet hautes de deux étages, parfois trois, avec une cour intérieure donnant accès à une quinzaine d’appartements où logeaient les familles élargies et qui surtout pouvaient être défendues contre les attaques et les pillages venant des villages arabes.

L’installation à Jérusalem de ce quartier contribue à renforcer les liens entre Bukhara et Erets, puisque les enfants ne sont plus envoyés à Moscou pour étudier mais à Jérusalem, les livres ne viennent plus de Lituanie mais de Jérusalem. L’aliyah se poursuit jusqu’à la première guerre mondiale de façon intense avec une communauté qui atteint 1500 membres.

La seconde aliyah commencent dans les années 1920 jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale avec près de 4 000 olim. Les restrictions et l’antisémitisme (accusation de crimes de sang en 1926 à Kharjui) s’accrut à partir des années 1940 avec la tentative des soviétiques d’éradiquer la culture judéo-tajik (suppression des écoles, des librairies, des synagogues).

À partir de 1972 (8000 Juifs de 1972 à 1975), la communauté d’Uzbekistan émigre vers Israel ou les EtatsUnis, et cette émigration se poursuit jusqu’à l’éclatement de l’URSS. La montée du nationalisme uzbek (le Timurisme) et du fondamentalisme islamique ont conduit à une émigration massive de la communauté bukhariote et ashkénaze. Si bien qu’entre 1991 et aujourd’hui la communauté tajik a presque disparue (passant de 15 000 Juifs à une dizaine), et la communauté uzbek de 45 000 à moins d’un millier.

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3 réflexions sur “Le sionisme des Juifs de Bukhara

  1. C’est vraiment étonnant! je n’ai jamais su qu’il y avait des juifs qui vivaient dans ce coin si retiré. On dirait la tribu perdue d’Israel!

  2. je recherche une personne prenommee YEHIEL d’OUZBEKISTAN ne pendant la guerre….sauve et de la shoah….venu en Israel….qui peut m’aider a le retrouver?je ne connais pas son nom de famille…

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