L’aporie de l’émancipation et l’antisémitisme contemporain 2

La haine enseignée aux enfants

L’émancipation était la promesse qu’en échange d’un renoncement à une identité politique et en se fondant dans la société majoritaire, l’individu (juif) serait libéré des servitudes collectives imposées aux communautés juives et qu’on ne verrait en lui que l’homme avant de voir le Juif, pour plagier la formule de Lessing dans Nathan der Weise. La littérature contemporaine a érigé le conseiller prussien Dohm au rang d’initiateur de l’émancipation dont la pensée révolutionnaire aurait radicalement rompu avec l’exclusion socio-théologique passée en ouvrant à lui seul les portes du ghetto: sans faire preuve d’anachronisme (en attribuant à une Allemagne qui ne reconnaissait que trois confessions suite au Traité de Westphalie), on peut tout de même s’étonner de la radicalité d’une proposition aussi généreuse que celle de Dohm, affirmant que « Le Juif est encore plus un être humain qu’un Juif » (Der Jude ist noch mehr Mensch als Jud). Curieuse révolution qui ne fait qu’énoncer un état de fait, l’humanité en tout Juif, mais qui révèle en contrepoint à quel point l’idéologie de l’Europe est compromise par le déni de l’altérité. Il y a toute une satisfaction perverse à réduire l’autre par excellence, le Juif, à n’être que le produit des fantasmes et des frustrations, à le priver de sa différence et de sa légitimité. En ce sens, il y a là une proximité évidente entre la condition juive et la condition noire dans leur relation avec la psychè collective européenne.

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L’aporie de l’émancipation et l’antisémitisme contemporain 1

Yosef Yerushalmi, dans son essai intitulé Zakhor. Histoire juive et mémoire juive, (Paris, La Découverte, 1994) aborde la question de l’historiographie juive. Il souligne à juste titre que l’écriture de l’histoire, ainsi que la constitution d’une ligne de fracture entre le temps présent religieux orienté vers le futur, et la perception d’un changement de condition de vie reléguant ainsi dans le passé le patrimoine qui n’est désormais plus vécu hic et nunc, constituent deux enjeux fondamentaux de l’histoire contemporaines des Juifs.

C’est au tournant du 19e siècle naissant que se joue la formulation contemporaine d’une aporie dont l’identité juive d’aujourd’hui semble encore souffrir à bien des égards. « L’âge d’or de l’histoire en Europe coïncida avec l’aube du nationalisme moderne« , écrit Yerushalmi (p.105), ce qui pourrait garantir la légitimité collective du peuple juif à partir de l’écriture de son histoire en propre. La Wissenschaft des Judentums, ce mouvement intellectuel autour de Leopold Zunz, entama ainsi une redécouverte et un réexamen de la littérature juive dans une perspective non plus religieuse ou rituelle, mais en s’appuyant sur les méthodes universitaires: la fin du ghetto serait ainsi la fin d’un monde voué dorénavant, pensait-il, à la seule préoccupation des savants et des philologues. Heinrich Graetz entendait de son côté établir une continuité culturelle dans son Histoire des Juifs (1853-1871). Mais pour ces intellectuels, ce n’est pas le versant national qui est induit par cette évolution, mais au contraire l’achèvement de l’histoire proprement dit, au profit de l’historiographie d’une époque et d’un mode d’être qu’ils pensaient révolus.

Néanmoins, « l’Europe exigeait dans le même temps des seuls Juifs qu’ils cessassent de se considérer comme une nation et qu’ils se redéfinissent en des termes purement religieux. C’était une des conditions qu’elle mettait à leur émancipation. » (p.105) Exister en tant que « juif » serait ainsi s’exposer à une exclusion volontaire, puisque l’individu concerné aurait eu le choix entre l’émancipation, l’accès à une égalité de jure (à défaut d’être réelle), et l’inclusion dans l’universel d’une part, et la marginalisation voulue, comme l’effet d’un particularisme acharné.

En réalité, le processus qui se joue à travers par exemple l’historicisation du Talmud par les universitaires allemands, la sécularisation de l’histoire, ou encore la désacralisation du texte biblique qui pouvait faire l’objet d’une étude hors du champ des méthodes et de la tradition juive, reflète deux tensions: la première porte sur la modernité et la seconde sur la relation du religieux au politique. Le rapport au passé qui transparaît dans la conception d’une histoire juive met en exergue la façon dont une société, en l’occurrence  l’ensemble des individus liés par un sentiment de communauté avec les autres juifs, nous permet à la fois de faire figurer côte à côte les revendications des intellectuels ainsi les configurations symboliques et idéologiques à travers lesquelles les idées mêmes de peuple juif, de judaïsme ou d’identité juive sont perçues.

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