Yosef Yerushalmi, dans son essai intitulé Zakhor. Histoire juive et mémoire juive, (Paris, La Découverte, 1994) aborde la question de l’historiographie juive. Il souligne à juste titre que l’écriture de l’histoire, ainsi que la constitution d’une ligne de fracture entre le temps présent religieux orienté vers le futur, et la perception d’un changement de condition de vie reléguant ainsi dans le passé le patrimoine qui n’est désormais plus vécu hic et nunc, constituent deux enjeux fondamentaux de l’histoire contemporaines des Juifs.

C’est au tournant du 19e siècle naissant que se joue la formulation contemporaine d’une aporie dont l’identité juive d’aujourd’hui semble encore souffrir à bien des égards. « L’âge d’or de l’histoire en Europe coïncida avec l’aube du nationalisme moderne« , écrit Yerushalmi (p.105), ce qui pourrait garantir la légitimité collective du peuple juif à partir de l’écriture de son histoire en propre. La Wissenschaft des Judentums, ce mouvement intellectuel autour de Leopold Zunz, entama ainsi une redécouverte et un réexamen de la littérature juive dans une perspective non plus religieuse ou rituelle, mais en s’appuyant sur les méthodes universitaires: la fin du ghetto serait ainsi la fin d’un monde voué dorénavant, pensait-il, à la seule préoccupation des savants et des philologues. Heinrich Graetz entendait de son côté établir une continuité culturelle dans son Histoire des Juifs (1853-1871). Mais pour ces intellectuels, ce n’est pas le versant national qui est induit par cette évolution, mais au contraire l’achèvement de l’histoire proprement dit, au profit de l’historiographie d’une époque et d’un mode d’être qu’ils pensaient révolus.

Néanmoins, « l’Europe exigeait dans le même temps des seuls Juifs qu’ils cessassent de se considérer comme une nation et qu’ils se redéfinissent en des termes purement religieux. C’était une des conditions qu’elle mettait à leur émancipation. » (p.105) Exister en tant que « juif » serait ainsi s’exposer à une exclusion volontaire, puisque l’individu concerné aurait eu le choix entre l’émancipation, l’accès à une égalité de jure (à défaut d’être réelle), et l’inclusion dans l’universel d’une part, et la marginalisation voulue, comme l’effet d’un particularisme acharné.

En réalité, le processus qui se joue à travers par exemple l’historicisation du Talmud par les universitaires allemands, la sécularisation de l’histoire, ou encore la désacralisation du texte biblique qui pouvait faire l’objet d’une étude hors du champ des méthodes et de la tradition juive, reflète deux tensions: la première porte sur la modernité et la seconde sur la relation du religieux au politique. Le rapport au passé qui transparaît dans la conception d’une histoire juive met en exergue la façon dont une société, en l’occurrence  l’ensemble des individus liés par un sentiment de communauté avec les autres juifs, nous permet à la fois de faire figurer côte à côte les revendications des intellectuels ainsi les configurations symboliques et idéologiques à travers lesquelles les idées mêmes de peuple juif, de judaïsme ou d’identité juive sont perçues.

Reprenons notre enquête en revenant au plus près de l’actualité. Ces dernières années, la possibilité de respecter la cacherout en Europe a été vigoureusement combattue, tant au nom de considérations humanitaires (l’interdit de la circoncision au nom d’une défense d’un enfant privé de son choix et victime de violence touchant à son intégrité) qu’éthiques (l’interdiction de l’abattage rituel, ce qui paradoxalement aura permis temporairement de faire parler d’une voix similaire dignitaires religieux juifs et musulmans). La visibilité de tout signe religieux juif peut servir de prétexte au déclenchement de violences envers les individus identifiés ainsi comme juifs (les violences contre les porteurs de kippa ou de pendentifs avec une étoile de David). Les lieux de culte mais aussi culturels juifs sont sous l’objet d’une protection policière, les caméras déjà présentes depuis de nombreuses années, sont une réponse dérisoire face à un phénomène de rejet violent de la part de la société à l’égard de tout signe juif. Comme ces exemples le montrent, ce sont les symboles et en particulier la religion qui est visée, sans qu’il n’y ait de quelconque lien possible que l’on puisse établir avec la géopolitique moyen-orientale. Porter une kippa ou manger de la viande casher ne signifie aucun parti pris partisan dans le conflit dit du Proche-Orient. Pourtant, les milieux politiques et médiatiques ne cessent de faire assaut de solidarité crispée autour d’une cohésion nationale déjà partie en lambeaux depuis longtemps. Il semble aujourd’hui définitivement acquis, en l’absence de réponse coordonnée, combative et efficace de la part du monde institutionnel juif, que les Juifs ne font plus parti dans la psychè collectif du « nous ». Faut-il rappeler combien de citoyens ont manifesté leur solidarité pour les Juifs après les meurtres de Toulouse? (Il n’y a eu également aucune solidarité spécifique pour les soldats: cela n’est pas anodin non plus, puisque l’armée est censée incarner la force défendant le corps collectif).

Nous souhaitons défendre deux idées: la première est que la parenthèse des années 1945-1967, peu ou prou les années d’embarras lié à la culpabilité européenne, correspondant à un renouveau juif français notamment sous l’impulsion sépharade, a forgé l’illusion d’une normalisation collective du peuple juif en France, avant une reprise de la même et invariable exigence d’assimilation et de dissolution collective des individus. La seconde est que l’intériorisation au sein même du monde juif, de la dévalorisation de son histoire, de la réduction de son patrimoine à une particularité folklorique, de la dépréciation de sa légitimité en tant qu’existence collective, se perpétue en dépit du risorgimento juif contemporain et de l’existence, si improbable il y a deux siècles, d’un Etat pour la nation juive.

Diaspora, minorité dispersée, confession, nation, peuple, religion: la diversité des façons dont les Juifs sont qualifiés est déjà significative d’une difficulté conceptuelle à laquelle nombre d’intellectuels ont tenté de fournir une réponse unique, homogène et définitive. Cela aboutira par exemple avec la complète désappropriation de l’identité juive réduite à n’être que l’incarnation de la monétarisation (et de la déshumanisation industrielle) des échanges économiques de l’ère moderne dans la pensée de Karl Marx (Zur Judenfrage, 1844). Les termes de « juif », d' »israëlite », d' »hébreu » décrivent cette tension. Georges-Elia Sarfati décrit avec précision, dans « L’étymologie du mot juif. » (Mots, 1997, p.138), « le mode de l’extériorité » de sa désignation, ainsi que la persistance de ce mode externe par lequel les termes utilisés se voient associés à des contenus idéologiques. Le versant confessionnel semble plus présent dans la qualification « israëlite ». « Palestinien » jusqu’aux années 1960 et à la propagande arabe et socialiste en faveur d’une identité concurrente, le Juif est sans cesse l’objet d’assignations diverses qui ne reflètent que la perception par la société qui l’utilise du signe juif. Ce n’est pas anodin que le monde arabe qualifie continuellement les Israéliens par le terme de « yahud » sans référence à l’identité politique (israélienne) ou idéologique (sioniste). Si nous faisons ce constat d’une privation continue du droit à l’expression collective jusque dans le termes les qualifiant, ce n’est pas pour soutenir l’idée d’une identité d’exil perpétuelle ou du recours ultime à une providence divine dont d’aucuns prétendent percevoir les signes…et ce, avant même Shabbtaï Tsevi…

Cela peut sembler inutile de revenir sur des états de fait où l’on a l’impression que ne s’exprime que la dépossession et la servitude. Mais qui qualifie les Arabes aujourd’hui sans se ridiculiser de « Sarrasins » qui était pourtant il y a près d’un millénaire de cela, le mode de désignation le plus courant des troupes musulmans envahissant l’Europe? Qui aujourd’hui parlerait encore des fidèles « mahométans »? C’est précisément parce que l’on souhaite, à l’échelle collective européenne, manifester une reconnaissance (voire même une supériorité) envers les populations musulmanes que les désignations passées manifestant leur différence et leur rejet ont été abandonnées. Les prénoms juifs n’ont-ils pas tous été francisés (ou germanisés, le cas échéant) dans la période dite d’émancipation?

A première vue, faire le lien entre l’exclusion publique de toute référence juive (ou alors sous bonne escorte!), les modes de qualification de l’identité juive, ou encore l’adoption de prénoms chrétiens par des parents juifs en vue d’une meilleure intégration, pourrait sembler exagérée.

Sans doute, il y a une différence aujourd’hui, mais s’adresse-t-elle uniquement aux Juifs? Ou bien simplement, l’évolution de la société n’a-t-elle pas permis aux Juifs de bénéficier à leur tour et comme les autres d’une plus grande marge individuelle? Si les individus juifs  pourraient à titre individuel et en masquant consciencieusement leur confession ou leurs attaches familiales, encore bénéficier de cette même latitude, il n’est pas sûr que l’on retrouve la même liberté et la même égalité de traitement à titre collectif. Ne reproche-t-on pas trop souvent aux « Juifs » de dominer la finance mondiale, les médias ou même les pays? Ne trouve-t-on pas qu’il y aurait trop de « Juifs » dans les milieux artistiques? Les « Juifs » ne sont-ils pas trop communautaristes? Les « Juifs » ne passent-ils pas leur temps à se victimiser et à s’attribuer le droit unique à la commisération collective?

Une chronique de meziane ourad
Une chronique hautement significative de Meziane Ourad: les Juifs comme cause d’un sentiment naturel de haine?

Fin de la première partie.

2 réflexions sur “L’aporie de l’émancipation et l’antisémitisme contemporain 1

  1. Le problème de l’identité est très complexe, essayez donc de demander à des Libanais, des Tunisiens, des Algériens « quelle est leur identité? », arabe, berbère, chrétien, musulman, phénicien…
    Le livre d’Amin Maalouf « les identités meurtrières », avec une bonne première partie sombre dans la caricature dans la deuxième partie où il rejète sur l’impérialisme culturel américain nombre de maux qu’il ne perçoit pas dans l’impérialisme arabe qui a imposé sa religion et sa langue à 1,3milliard d’individus par la force.

    Qui sommes nous exactement? des juifs, des israélites, des sionistes, des français?
    Nous sommes tout cela à la fois, avec des variations familiales, locales, comment nous sommes perçus, c’est une autre question, en tout cas, jamais comme nous souhaiterions l’être. C’est comme si notre identité nous était imposée par « les autres », et non pas comme pour chaque peuple, par nous mêmes.

    Pour ma part, et en référence à Manitou, de là où je vis, je me considère comme un Hébreu…comme celui qui de toutes façons est « de l’autre côté du fleuve »…celui qui sépare l’humanité entre individus civilisés et barbares, d’un côté ceux qui reconnaisse l’humain dans autrui, de l’autre ceux qui ne conçoivent autrui que comme soumis ou mort

    Shavouah Tov
    Blog fort intéressant que le votre.

    https://adamharishon.wordpress.com/.

    1. Merci pour votre commentaire.

      Vous mentionnez à juste titre la complexité de la notion d’identité, et la difficulté, dans le monde musulman, de gérer l’identité islamique, censée supplanter, en vain, les strates qui forment ce en quoi l’individu se reconnaît. Et malheureusement, de Maalouf à Achcar, pour ne citer qu’eux, nombreux sont les intellectuels arabes qui évitent de pousser trop loin le questionnement, voire la mise en question, et versent dans la facilité en rejetant tout ce qui serait dysfonctionnel ou aporétique sur les épaules d’un occident décadent. Comme si la notion d’occident était instrumentalisée dans le monde arabe/musulman comme moyen de cohésion artificielle (notre identité se définit contre…). Curieux retournement de l’orientalisme de Saïd…
      De la même façon le sionisme dans sa version arabe/islamique permet d’éviter dans le monde musulman d’interroger sa propre tendance impérialiste/xénophobe, et ses propres contradictions sociétales (le rapport entre justice et allégeance, l’impasse démocratique…).
      De même, l’identité « palestinienne » restera sur le mode belliqueux, quasi pathologique, à l’échelle politique et idéologique, comme un mauvais ciment, tant que ne sera pas affrontée l’idée qu’il n’y a d’identité « palestinienne » que par irrédentisme et substitionnisme, que ce rejet du juif est le filet qui tente de regrouper des gens d’origine diverse, provenant de différentes strates d’immigration, appartenant à des clans, relevant de modes d’allégeance qui ne correspondent pas à l’Etat-nation européen.
      Là sans doute on touche bien une influence occidentale dans la formulation d’une « palestine », Etat-nation d’un peuple qui n’a comme affinité, et encore de façon variable, que l’hostilité antijuive. La déclinaison des identités que vous soulignez se retrouve entièrement, en négatif, avec l’impasse d’un « processus de paix » illusoire et mensonger.

      Effectivement, le terme d’hébreu est un terme essentiel pour sortir, à mon sens, de l’impasse identitaire où ce serait un mode d’extériorité qui définit le judaïsme. Ha-ivri, celui qui parle ivrit, qui ne se définit plus uniquement par la galout et par le monde non-juif, mais par la filiation culturelle, par la continuité qui se joue dans l’appartenance volontaire qui anime l’eda même en exil. C’est là un point que peu de non-juifs veulent comprendre, que le mode de pensée juif n’est pas un particularisme, pas un tribalisme, mais un mode d’être qui échappe aux catégories de l’impérialisme européen.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s