L’aporie de l’émancipation et l’antisémitisme contemporain 2

La haine enseignée aux enfants

L’émancipation était la promesse qu’en échange d’un renoncement à une identité politique et en se fondant dans la société majoritaire, l’individu (juif) serait libéré des servitudes collectives imposées aux communautés juives et qu’on ne verrait en lui que l’homme avant de voir le Juif, pour plagier la formule de Lessing dans Nathan der Weise. La littérature contemporaine a érigé le conseiller prussien Dohm au rang d’initiateur de l’émancipation dont la pensée révolutionnaire aurait radicalement rompu avec l’exclusion socio-théologique passée en ouvrant à lui seul les portes du ghetto: sans faire preuve d’anachronisme (en attribuant à une Allemagne qui ne reconnaissait que trois confessions suite au Traité de Westphalie), on peut tout de même s’étonner de la radicalité d’une proposition aussi généreuse que celle de Dohm, affirmant que « Le Juif est encore plus un être humain qu’un Juif » (Der Jude ist noch mehr Mensch als Jud). Curieuse révolution qui ne fait qu’énoncer un état de fait, l’humanité en tout Juif, mais qui révèle en contrepoint à quel point l’idéologie de l’Europe est compromise par le déni de l’altérité. Il y a toute une satisfaction perverse à réduire l’autre par excellence, le Juif, à n’être que le produit des fantasmes et des frustrations, à le priver de sa différence et de sa légitimité. En ce sens, il y a là une proximité évidente entre la condition juive et la condition noire dans leur relation avec la psychè collective européenne.

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