L’émancipation était la promesse qu’en échange d’un renoncement à une identité politique et en se fondant dans la société majoritaire, l’individu (juif) serait libéré des servitudes collectives imposées aux communautés juives et qu’on ne verrait en lui que l’homme avant de voir le Juif, pour plagier la formule de Lessing dans Nathan der Weise. La littérature contemporaine a érigé le conseiller prussien Dohm au rang d’initiateur de l’émancipation dont la pensée révolutionnaire aurait radicalement rompu avec l’exclusion socio-théologique passée en ouvrant à lui seul les portes du ghetto: sans faire preuve d’anachronisme (en attribuant à une Allemagne qui ne reconnaissait que trois confessions suite au Traité de Westphalie), on peut tout de même s’étonner de la radicalité d’une proposition aussi généreuse que celle de Dohm, affirmant que « Le Juif est encore plus un être humain qu’un Juif » (Der Jude ist noch mehr Mensch als Jud). Curieuse révolution qui ne fait qu’énoncer un état de fait, l’humanité en tout Juif, mais qui révèle en contrepoint à quel point l’idéologie de l’Europe est compromise par le déni de l’altérité. Il y a toute une satisfaction perverse à réduire l’autre par excellence, le Juif, à n’être que le produit des fantasmes et des frustrations, à le priver de sa différence et de sa légitimité. En ce sens, il y a là une proximité évidente entre la condition juive et la condition noire dans leur relation avec la psychè collective européenne.

Comme l’a souligné Georges-Elia Sarfati, que nous avons précédemment évoqué, c’est précisément parce que les Juifs sont en tant que collectif soumis à l’assignation arbitraire de désignation qui lui sont extérieures que peut être envisagée l’émergence d’un discours xénophobe à son égard: en le privant de sa substance, en refusant de considérer sa différence, en niant le droit à sa non-réductibilité au schéma idéologique de l’Europe impériale, la culture européenne perpétue la structure judéophobique de son imaginaire collectif. Au-delà de la promesse d’émancipation, il y a continuité dans la marginalisation constante des Juifs en tant que « signe« . C’est au sociologue et penseur Shmuel Trigano, dans un excellent article («Le système politico-symbolique du signe juif dans la vie politique française.» In : Controverses. 2009.), que l’on doit la mise en évidence de la centralité du concept de « signe juif » dans les configurations sociales, culturelles et symboliques qui permettent de décrire la place accordée à la collectivité juive dans une société:

Par signe ‹ juif › j’entends autant le mot concret ‹ juif › que la personne (individuelle ou collective) qui le porte. Le signifiant, c’est la perception, la compréhension du signe juif (mot et personne) dans une situation donnée. Le signifié, c’est l’interprétation qui en est donnée. C’est le fait que le signifiant juif soit flottant qui rend possible que le signifié puisse se détacher du signe. (p.13)

Tout cela peut sembler abstrait: signifiant, signifié, signe: ces termes empruntés à la linguistique saussurienne. Le signe dispose de deux faces, d’un côté l’objet qu’il entend désigner (l’objet matériel ou le concept) et d’un autre côté le moyen, le mot, son orthographe et sa combinaison de sons pour désigner l’objet. Le signe est donc la corrélation entre les deux. Au-delà de ce jeu subtil sur les termes, ces distinctions ont l’immense mérite de décrire la façon dont on peut attribuer aux Juifs autant de significations contradictoires et même absurdes. C’est une des clés de la compréhension non seulement de la persistance multiforme de la judéophobie, mais aussi des contradictions de l’idéologie européenne qui se focalisent sur le signe juif pour tenter d’éviter l’effondrement programmé de son système impérial.

La haine enseignée aux enfants
La haine enseignée aux enfants

Examinons un peu plus le type de discours que les tenants de « l’antisionisme » ou du « boycott » de « l’Etat illégitime d’apartheid » peuvent tenir au regard de ce que nous venons d’aborder. L’enjeu n’est pas la réalité de ce qui est avancé, l’enjeu n’est pas son authenticité, l’enjeu est dans la construction du signe juif et dans les attributions qui lui sont affectées.

Une des déclarations les plus couramment énoncées consiste à dire que les Palestiniens (arabes et musulmans) seraient les victimes des victimes (juives) de la barbarie nazie. Cette thèse a été énoncée par l’historien Edward Saïd, auteur notamment  de Zionism from the Standpoint of its Victims de 1979. Né en 1935 à Jerusalem, Saïd a construit toute une mythologie personnelle autour de l’exil, n’hésitant pas à réécrire au passage son histoire personnelle pour la faire coïncider avec son agenda politique et idéologique, comme l’a démontré avec brio Justus Weiner dans un article paru du vivant de Saïd: « The false Prophet of Palestine: in the wake of the Edward Said Revelations« , JCPA, 2000, consultable ici. En somme, la mythologie généralement diffusée est celle qu’il a écrite lui-même, faite de larmes, de souffrances et d’exil. Les faits se sont avérés complètement différents. Son père avait en effet emménagé en Egypte dès 1923, où Saïd a passé son enfance, et c’est d’Egypte que commence son exil en 1952, tandis que les privations vécues seront consécutives à la nationalisation de la société de son père, la Standard Stationary Company. Les petits errements de la mémoire se sont mués en mensonges flagrants qui pourtant n’ont pas entamé la figure d’icône de Saïd auprès de toute une intelligentsia réfractaire à toute remise en question de ses certitudes.

Faire des Juifs des bourreaux au sein d’un jeu subtil de (fausse) reconnaissance de l’altérité: tel est le pari de Saïd et que l’on retrouve au cœur de la stratégie dite de la vision de « deux Etats pour deux peuples ». Il prétend reconstruire l’histoire du sionisme en lui donnant une certaine légitimité historique (le revendication du droit historique à une patrie juive) pour mieux l’annihiler en l’élevant au rang de produit du colonialisme, de l’impérialisme et du nazisme en faisant des « Palestiniens » ainsi érigés des victimes obligées du sionisme. Autrement dit, le schéma d’une clarté déconcertante consiste à dire que tant que les Juifs porteront une revendication historique et légitime, ils ne seraient pas autres que des bourreaux qui par principe ne pourraient être autres que des colons impérialistes, et de ce fait, illégitimes. La pensée de Saïd, aussi subtil qu’elle en a l’air, procède schématiquement de la même façon que le modèle provenant en droite ligne du paulinisme. Paul de Tarse est celui qui considéré que l’Israel de la chair devait être supplanté par l’Israel de l’esprit, le christianisme. En analysant de plus près thèse des « Palestiniens », victimes des victimes, trois facteurs corrélés apparaissent:

  1. l’inversion: sont niées et passées sous silence la judéophobie endémique du monde chrétien et musulman, et tout particulièrement la fonction de « cultural code » selon les termes de Shulamit Volkov qui garantit la déculpabilisation des agresseurs, la perpétuation du statut de victimes, et la participation globale de la société, à des degrés divers, à la marginalisation et à la persécution des minorités, juives en l’occurrence. Les pogromes de Safed de 1834 et 1838, de Jérusalem de  1920, de Hébron de 1929 sont oubliés, le statut de dhimmis, minorité persécutés oublié, la discrimination et la ségrégation totales dans l’espace public oubliées.
  2. la substitution: il s’agit là de la seconde étape: on construit un nouveau portrait du Palestinien jusqu’à en faire le portrait en creux du Juif: l’exil, l’amour de la terre (le « jour de la terre » en réponse à la fête de Tou Bi Svhat), l’inaliénabilité du droit de retour (en réponse à l’aliyah), mais aussi la déjudaïsation (qualification de la Tombe de Rachel en mosquée, du Caveau des Patriarches en mosquée, réduction du Mur Occidental du Temple au « mur al Buraq » (pour rappel du nom d’un cheval que Mahomet aurait chevauché..dans un rêve..depuis un lieu dit saint…. ce qui n’est pas très probant pour le situer à Jérusalem, sauf à s’attribuer la sainteté du lieu). Cette doctrine de la substitution pratiquée par le monde musulman vise ironiquement également les Chrétiens, ce que le Vatican semble s’empresser d’oublier. Il y a donc un conflit à mort entre deux « légitimités ».
  3. l’éviction: c’est à ce niveau que se joue l’idéologie antijuive de Saïd. En associant le sionisme à une accusation et une infamie, il entend dissocier les légitimes héritiers de cette terre de toute prétention historique, puisque la correction des fautes (européennes) de l’histoire reviendrait à en créer de nouvelles, plus graves encore, puisqu’elles seraient marquées par le sceau colonial et impérialiste. L’illégitimité d’Israel provient non pas de ses pratiques en tant que telles, puisqu’il suffirait de la signature d’un accord de paix pour parvenir à la fin de la belligérance (comme avec l’Egypte ou la Jordanie), mais de sa dimension collective. Le peuple juif aurait droit à une revendication de principe parce qu’il a perpétué son identité d’exil, mais son affirmation collective serait criminelle, privant les légitimes habitants de leurs droits « naturels », associés à l’identité arabe ou à la religion musulmane. En ce sens, l’éviction voulue par Saïd ne fait que justifier, sous des artifices académiques modernes, le statut de « terre d’Islam » imposé par la religion conquérante et légitimant toute pratique discriminatoire envers les minorités formant la population légitime du territoire. L’éviction sera ainsi concrétisée dans le but affiché par la campagne de Boycott anti-juif qui prône la fin de l’Etat d’Israel et son remplacement par un Etat arabe qui est déjà judenrein dans les zones qu’ils contrôle et pratique le vandalisme archéologique (Mont du Temple) afin d’ôter toute preuve de l’ancienneté (et donc de l’invalidité de la revendication exclusive arabo-musulmane) de la présence juive.

Tout cela ne représenterait qu’un jeu intellectuel (malsain) s’il ne formait pas l’assise culturelle d’un passage à la violence. La transgression de l’interdit du meurtre dès lors qu’il s’agit de Juifs: les petits enfants Fogiel égorgés par des « nationalistes palestiniens » ont ainsi été réduits à des « colons » par les médias, faisant oublier leur statut premier d’enfant et de victime. C’est lorsque l’on entend dans les rues « Mort aux Juifs » que l’on réalise trop tard que la violence a déjà légitimée comme une défense. Nous verrons plus tard comment comprendre ce passage entre la théorie et la pratique, ou comment on peut distordre la réalité au point de ne plus qualifier la brutalité de la violence pour ce qu’elle est, en la présentant comme une posture déculpabilisée: c’est la criminalisation de l’être juif qui en sera l’enjeu.

Fin de la seconde partie.

Une réflexion sur “L’aporie de l’émancipation et l’antisémitisme contemporain 2

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