On entend souvent que les « Lumières juives » seraient à l’origine d’un vaste mouvement d’assimilation des populations juives européennes – voire au-delà, parmi les communautés juives qui seront sous l’influence de l’Alliance Israélite Universelle -. A cet égard, elles auraient servi de terreau à une négation collective au moment où les Etats-nation européens étaient en voie de constitution. Force est de constater néanmoins que « Lumières juives », « Haskala » ou « Hitbolelut » sont des concepts difficiles à définir. Aujourd’hui même, internet a un rôle décisif dans la possibilité pour de nombreux Juifs « assimilés » de s’informer voire de faire teshuva, retour au judaïsme. C’est le rapport entre modernité et tradition qui se trouve au centre de notre réflexion et qui demeure, près de trois siècles après les débuts de la Haskala, toujours d’actualité, jusque dans ce que d’aucuns appellent le clivage contemporain entre un certain universalisme gauchisant de l’élite israélienne, peu ou prou d’ascendance ashkénaze, et un sionisme populaire, le plus souvent séfarade ou mizrahi.

Situons tout d’abord les enjeux.

La culture française est sous l’emprise du paradigme révolutionnaire. Les Juifs n’échappent pas à cette représentation idéologique: avec les décrets de septembre 1791 pris par dépit peu de temps avant la fin de la Constituante, les Juifs seraient devenus des citoyens égaux à tous les autres, admis et reconnus par tous. Ils seraient entrés d’un coup, par ce deus ex machina, démocratique dans la modernité. Les portes du ghetto sont ainsi ouvertes, et les citoyens ont oublié subitement les origines de chacun, la confession de chacun, uniquement dans le but de célébrer chaleureusement l’avènement d’une nouvelle ère. Il y a une petite part de vérité dans l’enthousiasme révolutionnaire, une certaine solennité dans l’entrée dans la citoyenneté avec le serment collectif, comme par exemple le serment civique prononcé par les Juifs de Nancy devant l’hôtel de ville le 2 janvier 1792.

Mais allons plus avant. Tous les Juifs? A vrai dire, seuls quatorze, les plus aisés, sans doute les plus attachés à montrer publiquement leur soutien à la révolution, et tous déjà passablement assimilés, prononcent le serment. Une quarantaine suivront les jours suivants, suite à l’insistance de Berr Isaac Berr qui insiste sur la compatibilité d’un serment civique avec le respect des mitsvot.

Là réside bien l’enjeu: la levée de la plupart des restrictions imposées aux Juifs dans la France d’Ancien Régime, signifie certes l’égalité devant l’impôt et devant le travail, depuis l’abolition de corporations six mois plus tôt par la loi Le Chapelier. Mais le propre neveu du syndic Berr Isaac Berr, Jacques Berr, conteste d’emblée les termes de ce nouveau statut qui maintiendrait la structure hiérarchique interne aux communautés, notamment la direction dévolue aux parnassim, tout en levant quelques restrictions. A la tyrannie de majorité se substuerait le despotisme du « Régime intérieur à la Nation juive ». Ce même « despotisme » avait conduit à l’édification d’une synagogue à Nancy en retrait de la rue, discrète et sans ornement permettant d’en établir la fonction. La citoyenneté entendue par les élites juives de la période pré-révolutionnaire entend maintenir l’apprentissage de l’hébreu et la fréquentation de la synagogue tout en maintenant la communauté dans une posture invisible publiquement. Les voix se lèvent au sein de la communauté, contre la main-mise décisionnelle des syndics et pour une plus grande liberté des individus disposant de leur propre choix.

Cet épisode, succinctement évoqué, est significatif de plusieurs tensions relatives à l’accession à la citoyenneté: l’avenir du judaïsme, la place dans la société, la relation communautaire ne forment-elles pas des questions qui n’offrent aucune réponse?

Berr Isaac Berr
Berr Isaac Berr

Napoléon tranchera en établissant les consistoires. Il est intéressant de remarquer que la décision d’établir un « Grand Sanhédrin » de 71 rabbins provienne du pouvoir en place, et non des Juifs: cela se concrétise dans la demande expresse de l’empereur de savoir si le judaïsme est compatible avec la modernité. Les rabbins devront répondre à un questionnaire dont le but est de reconnaître entièrement la primauté de la loi civile sur la loi religieuse. En contrepartie, les consistoires seront créés en 1808. Cela peut sembler à bien des égards une avancée, avec l’indiscernabilité des individus « juifs par accident » depuis les décrets d’émancipation, dotant le culte d’une reconnaissance officielle qui aboutira en 1831 au versement d’un salaire pour les rabbins au même titre que les prêtres! Ce serait aussi oublier le « Décret infâme » de 1808 par lequel Napoléon par lequel il revenait sur le principe d’égalité, marginalisant ainsi les Juifs en les situant en dehors de la nation. Bien qu’il ne durât que trois ans, il montre la nature et l’ambiguïté fondamentale du projet émancipateur. Et c’est sans doute là que réside l’élément le plus important: l’égalité promise par l’émancipation et la modernité s’est-elle réalisée? Cela a-t-il donné lieu au recul de la judéophobie classique?

Le Grand Sanhedrin
Le Grand Sanhedrin

Bien sûr, on peut toujours juger a posteriori de la période et omettre la situation des Séfarades de Bordeaux ou Bayonne, ancien crypto-Juifs ayant fui la péninsule ibérique, ouvertement juifs, mais ayant assimilé les mœurs, les codes sociaux, vestimentaires et même alimentaires, pour certains, de la société majoritaire. Il y a donc à proprement parler plusieurs « émancipations ». Mais s’agit-il de cela?

L’ambiguïté que nous évoquons trouve sans aucun doute dans la figure de l’abbé Grégoire un exemple éloquent. Ancien curé de Lunéville, près de Nancy, ami de nombreux intellectuels et notables, en particulier juifs, qui lui fourniront des éclaircissements concernant l’histoire juive, dont il n’aura apparemment que faire dans ses livres, si ce n’est enjoliver son récit de quelques références exotiques à Ibn Ezra ou Maïmondie. Surtout, son engagement en faveur des opprimés, les Juifs et les Noirs, n’était pas sans arrière-pensée prosélyte: il souhaitait même un enseignement au catholicisme dans les synagogues, un catéchisme obligatoire et doux auprès des Juifs. Point de conversion forcée certes, mais une vive incitation au profit du verus Israel chrétien. Cet abbé sera le co-lauréat du concours organisé par la société royale des arts et des sciences de Metz, ville célèbre pour avoir accueilli Meor haGola, la Lumière de l’Exil, rabbi Gershom, un des maîtres de Rashi de Troyes. Ce concours de 1786 se demandait ce qui pouvait permettre de rendre les Juifs utiles et heureux. Deux termes décrivant bien la perception des contemporains: ils sont inutiles, mais ils sont aussi, peut-être malheureux (de l’être, pas d’être persécutés apparemment). Plusieurs propositions seront adressés à l’académie: certaines souhaitant faire des Juifs des apiculteurs (!) qui bien sûr, paieront taxes et impôts au royaume, d’autres verraient bien tous les Juifs expulsés en Guyane! Trois auteurs seront primés, après leur avoir demandé de revoir leur copie: un « Juif polonais » Zalkind Hourwitz, un protestant nancéien l’avocat Théry et un catholique, l’abbé Grégoire. Il n’était pas anodin d’avoir choisi trois lauréats de trois confessions différentes. Les trois auteurs dont la postérité se souvient encore, s’accordent sur une idée principale: les Juifs sont en situation de retard culturel (on parlait de dégénérescence) et il fallait les « régénérer », leur imposer une autre culture pour en faire à plus ou moins long terme, des citoyens. Ce qui est à l’opposé de la décision unilatérale que prendra l’Assemblée Constituante. Il s’agissait donc, pour le dire explicitement, de réaliser de manière sécularisée, ce que les conversions n’avaient pu achever.

Pour comprendre les origines de cette thèse de la progressivité de l’intégration de minorités juives destinées à adopter les moeurs et normes majoritaires, il convient de s’intéresser à l’environnement culturel juif de Lorraine et d’Alsace et de se pencher plus en avant dans ses relations avec Berlin.

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A suivre

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