La persécution des Juifs d’Iraq.

Reut R. Cohen.

Article original : The Persecution of Jews in Iraq

Traduit par Sacha Bergheim avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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« La déshumanisation de l’identité juive, provenant de tourments et d’humiliations incessants, nous a réduit au plus bas niveau de nos facultés physiques et mentales et nous ont privé de notre pouvoir de guérir. » Max Sawadayee, Juif d’Iraq, dans « All waiting to be Hanged » (Tous dans l’attente d’être pendus)


Mon grand-père paternel se souvenait nettement de son vécu de Juif à Bagdad et du Fahrud de 1941 qui eut lieu durant la fête juive de Shavouot. Il m’a appris que Farhud en arabe signifie littéralement « pogrome » ou « dépossession violente ». Il s’agissait d’un pogrome nazi, coordonné par des leaders génocidaires comme le Mufti Haj Amin al-Husseini et Rashi Ali. Pendant deux jours, la foule arabe s’est déchaînée à Bagdad et dans d’autres villes d’Iraq. Près de 150 Juifs ont été tués et plus de 2 000 blessés ; quelques 900 maisons juives ont été détruites et pillées, et des centaines de magasins tenus par des Juifs ont été volés et détruits.

Reut R. Cohen et son grand père en 1987.


Les plus anciens membres de ma famille se souviennent avoir été témoins de la façon dont les soldats iraqiens ont arraché des enfants à leurs familles, arraché les bras de jeunes filles pour leur voler leurs bracelets ; des femmes enceintes ont été violées et éventrées. Mon grand-père a caché son bébé sous sa chemise lorsque les violences ont commencé et il s’est enfui de sa maison. Mon arrière-grand-père a sauvé toute sa famille durant les émeutes qui avait éclaté à Bagdad en affirmant être un Musulman lorsque les troupes iraqiennes sont entrées dans les maisons dans le but de piller, violer et tuer. Malheureusement, les Britanniques ne sont pas intervenus et ne semblent pas s’être inquiétés de ce qui arrivait à la communauté juive. À la fin, alors qu’être Juif était concrètement synonyme de condamnation, la famille de mon père s’est échappée jusqu’en Israel avec leurs vêtements pour seul bien – ces derniers avaient été confisqués – laissant derrière eux tout ce qu’il connaissait. Ce vécu n’est pas unique et a été partagé par plusieurs milliers de Juifs bagdadi.


Jusqu’à nos jours, les Juifs d’Iraq tirent fierté de leurs rites spécifiques. La communauté juive d’Iraq est parmi les plus anciennes dans le monde, et a une histoire incroyablement riche dans l’enseignement et l’érudition. Abraham, le père du peuple juif, était né à Ur en Chaldée, dans l’Iraq du sud. Les Juifs prospéraient dans ce qui était alors la Babylonie, 1 200 ans avant la conquête musulmane en 634.


Sous le joug islamique, les Juifs ont découvert qu’ils vivent à la merci de leurs maîtres. Au 9e siècle, les Juifs se sont retrouvés citoyens de seconde classe, autrement appelés Dhimmis. La sharia imposait le port d’insignes jaunes, et les Juifs étaient contraints de payer de lourdes taxes pour survivre. Les restrictions concernant l’habitat se sont également renforcées. L’oppression extrême de certains califes arabes autour de l’an mille alla jusqu’au point où le montant des taxations imposées aux Juifs revint à les exproprier. En 1333, les persécutions contre les Juifs culminèrent dans le pillage et la destruction du Sanctuaire de Bagdad. 1776 est connue parmi les Juifs babyloniens comme le massacre des Juifs de Bassora. De nombreux Juifs s’enfuirent en Inde notamment, en raison des mesures anti-juives prises par les dirigeants turcs au 18e siècle.


Pendant toute leur présence en Babylonie, les Juifs ont maintenu des liens forts avec la Terre d’Israel. Avec l’aide de rabbins venant d’Israel, ils ont réussi à établir de nombreuses académies rabbiniques de premier plan.


Un rabbin bagdadi avec des étudiants hassid et des Juifs syriens

lors d’une cérémonie de mariage à Jérusalem en 1904.


À partir du 3e siècle, la Babylonie est devenue le centre de l’enseignement juif. Le rayonnement de la communauté vient aussi du Talmud de Babylone.



Alors que la situation de la communauté juive fluctuait sous le joug islamique, certains de ses dirigeants faisaient preuve de clémence. Dans certains cas, des Juifs purent tenir de hautes positions dans le gouvernement, ou prospérer dans le commerce. En même temps, les Juifs étaient sujets à des taxations spécifiques, des restrictions dans leurs activités professionnelles, et à des provocations anti-juives parmi la populace. La situation des Juifs a changé sous l’administration britannique, qui commença en 1917. La situation économique des Juifs s’est améliorée et beaucoup furent élus à des postes gouvernementaux. La communauté traditionnellement pratiquante fut également autorisée à fonder des organisations sionistes et à poursuivre des études d’hébreu.


Tous ces progrès prirent fin à l’indépendance iraqienne en 1932. La propagande nazie et l’antisémitisme devient omniprésent sur les ondes de la radio iraqienne. Mein Kampf venait d’être traduit en arabe par Younis al Sab’awi, et d’être publié par un journal local, al Alam al Arabi (le Monde arabe) à Bagdad entre 1933 et 1934. Younis al Sab’awi était également à la tête de la Futtuwa, un mouvement de jeunesse paramilitaire, inspiré de la Hitlerjugend allemande. Al Sab’awi devient par la suite ministre dans le nouveau gouvernement irakien.


En juin 1941, un coup d’état pro-nazi, inspiré par Haj Amin al Husseini et orchestré par Rashi Ali, déclencha l’un des pogromes les plus sanglants de l’histoire des Juifs d’Iraq. Ce pogrome, connu sous le nom de Fahrud, est comparable à la Nuit de Cristal menée par les Nazis en 1938. Des foules iraqiennes armées, avec la complicité de la police et de l’armée, ont assassiné des centaines de Juifs et blessés beaucoup d’autres.


Bien que l’émigration était interdite, beaucoup de Juifs rejoignirent Israel durant cette période. Beaucoup en étaient venus à l’idée que l’Iraq n’était plus un pays sûr.


En 1950, le parlement iraqien a finalement légalisé l’émigration en Israel : entre mai 1950 et août 1951, l’Agence juive et le gouvernement israélien ont mené avec succès les opérations Ezra et Nehemiah assurant par avion l’arrivée de 110 000 Juifs, incluant 18 000 Juifs kurdes qui avaient leurs propres traditions et coutumes. Près de 20 000 étaient passés clandestinement par l’Iran.


Réfugiés juifs ayant fui l’Iraq en 1951 enregistrés

à leur arrivée en Israel. [Photo Babylonian Heritage Center]


En 1952, le gouvernement iraqien a interdit aux Juifs d’émigrer et a pendu en place publique deux Juifs accusés, sur des charges montés de toute pièce, d’avoir jeté une bombe dans les bureaux à Bagdad de l’agence de renseignement américaine.


Avec l’essor de la lutte intestine entre les différentes factions du parti Ba’ath en 1963, des restrictions supplémentaires ont été imposées aux Juifs qui restaient. La vente de propriété leur était interdite et ils étaient forcés d’avoir des cartes d’identité jaunes. Après la Guerre des Six Jours, des mesures encore plus répressives furent prises : les Juifs étaient expropriés, leurs comptes bancaires gelés, ils étaient déchus de leurs emplois de fonctionnaire, leurs commerces fermés, les permis de commerce annulés, leurs téléphones déconnectés. Les Juifs furent placés dans des maisons d’arrêt durant de longues périodes et interdit de quitter les villes.


Les persécutions reprirent à la fin de 1968. Quatorze hommes, dont onze Juifs, furent condamnés à mort durant des procès truqués et pendant dans les places publiques de Bagdad, et d’autres moururent de torture; le 27 janvier 1969, Radio Bagdad appela les Iraqiens à « venir et fêter ». 500 000 hommes, femmes et enfants, se rassemblèrent et dansèrent autour des échafauds où pendaient les corps des Juifs condamnés. La foule chantait ironiquement « Mort à Israel », « Mort à tous les traîtres ». Le spectacle suscita une condamnation mondiale que Radio Bagdad rejeta en déclarant : « Nous avons pendu des traîtres, les Juifs ont crucifié le Christ. »


La population juive d’Iraq comptait 150 000 individus en 1947. Aujourd’hui, il reste 7 Juifs qui vivent en Iraq, cachent leur identité juive et vivent dans la peur. Ce nettoyage ethnique a complètement détruit la communauté juive d’Iraq.

Sources:

Bard, Mitchell. « The Mufti and the Fuhrer. » Jewish Virtual Library. 26 Jan. 2009

Ben-Porat, Mordechai. To Baghdad and Back. Gefen Publishing House, Ltd, 1998.

Farrell, Stephen. « Baghdad Jews Have Become a Fearful Few. » 1 June 2008. New York Times. 26 Jan. 2009 .

Laqueur, Walter and Barry Rubin. The Israel-Arab Reader: a Documentary History of the Middle East Conflict. Penguin, 2008.

Lewis, Bernard. The Jews of Islam. Princeton: Princeton University Press, 1984.

Mylroie, Laurie and Judith Miller. Saddam Hussein and the Crisis in the Gulf. City: Ballantine Books Inc, 1990.

Roumani, Maurice et.al. The Case of the Jews from Arab Countries: a Neglected Issue. WOJAC Books, 1983.

Ye’or, Bat et.al. Islam and Dhimmitude. Madison: Fairleigh Dickinson University Press, 2002.

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